Texte 1
Notre tâche se précise donc ainsi : nous avons à nous affirmer dans le monde actuel ; nous, séculairement assis dans la nuit de l’inanité, nous avons à nous redresser de toute notre stature d’hommes ; nous depuis si longtemps affairés au service de l’autre ; nous avons à nous affairer à notre propre service ; nous dont l’autre a si longtemps disposé, nous devons rentrer dans la disposition de nous-mêmes. Et naturellement la décision de nous assumer, de nous affirmer, d’être fiers […] est en même temps décision d’assumer notre passé, de le valoriser et d’en être fiers […]. La volonté d’être soi conduit immédiatement à la fière reprise en charge du passé, parce que l’essence de soi n’est que le résultat du passé du soi ; mais le passé lucidement et froidement interrogé et scruté atteste que l’assujettissement présent trouve son explication dans la provenance de l’essence du soi ; c’est-à-dire dans le passé du soi, et nulle part ailleurs.
Révolutionner la condition présente de soi signifie donc en même temps révolutionner l’essence en soi, ce que le soi a en propre, ce qu’il a d’original et d’unique, entrer dans un rapport négatif avec le soi. S’affirmer, se valoriser, retrouver la fierté, qu’est-ce à dire sinon entrer en conflit avec les forces qui nous écrasent ? Et comment imaginer que nous sortions victorieux d’un tel affrontement avant d’avoir assimilé le secret en vertu duquel nous sommes encore dominés en dépit de notre souveraineté formelle ?
Marcien TOWA, Essai sur la problématique philosophique
dans l’Afrique actuelle, CLE, Yaoundé, 1971, pp. 41-42.
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